Vie des Arts Magazine, Summer 2010
Trevor Kiernander: La construction d’un monde pictural

21 Juin 2010
par Christian Roy
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Entre abstraction et figuration, entre l’association d’idées et de souvenirs, entre la matérialité brute et la linéarité des figures, Trevor Kiernander réussit sans cesse à faire coexister, et sans jamais les faire coincider, des mondes qu’il fait affleurer à la conscience de ceux qui observant ses peintures.

Comment l’esprit humain se rend-il le monde familier, afin de pouvoir l’habiter? Il bâtit par le langage la maison de l’Être, estime Heidegger, donnant la clé de l’œuvre qu’édifie Trevor Kiernander. Ses nouvelles toiles semblent conçues pour permettre a l’esprit de se surprendre dans ce travail de construction à même le langage pictural, comme au jugement de se suspendre dans un travail d’interprétation entre abstraction et figuration.

TOUT CE QU’IL FAUT POUR FAIRE UN MONDE

On se laisse volontiers balancer dans ce va-et-vient, où les éléments formels ressortant d’une surface plane à même l’application de «couleurs en un certain ordre assemblées» (Maurice Denis) oscillent indécidablement entre ces deux options. Kiernander offre l’occasion de jouer consciemment sur les deux tableaux: celui que peint la matérialité brute, immédiate et sensuelle des couches, marques et filets de peinture, et celui que dépeint l’association d’idées et de souvenirs aux formes qui en émergent furtivement. L’un et l’autre cœxistent sur le même plan sans jamais coïncider entièrement, révélant plutôt ce jeu entre eux, auquel la conscience se laisse prendre pour en faire un monde.

C’est donc à une genèse que chacun des tableaux de cette exposition convie le spectateur à prendre une part active. Dans Ark, il ne peut s’empêcher d’accoler l’idée de maison à la simple ligne verticle blanche qui monte et redescend via des angles symétriquement agencés pour suggérer un toit. De là à superposer, avec cette ligne, son sens d’habitiation à la large tache jaune bombée au creux de vague d’une étendue bleue noyant le bas du tableau, il n’y a qu’un pas vite franchi à travers un déluge de pigments. Ce refuge du sens parmi l’empire des sens, bricolé en quelques lignes, est encore celui de Treehouse, où elles encadrent le bleu du ciel comme l’enfance apprivoise le vertige de l’espace entrevu de l’abri des branches.

De vagues souvenirs de telles impressions premières télescopent spontanément l’expérience d’un pur jeu de formes. Loin des rigueurs d’un certain modernisme excluant toute allusion à un extérieur du tableau ou à d’autres moments que sa pleine présence, Kiernander y inclut le travail de la mémoire qui fait flotter la conscience entre des temps et des lieux différents. Leur coprésence se fait discrètement explicite dans Hover; un petit carré bleu et noir de ruban de masquage suffit à y faire fenêtre sur un ailleurs, au milieu d’une de ces forêts de filets liquids renversés qui changent en paysages des abstractions gestuelles.

Cette transmutation opère dans les deux sens lorsque ces fluides arborescences sont confrontées au tracé net de projections de photo serres, décalqué d’un geste stylisé qui les tire de la référentialité vers l’abstrait, dans les deux tableaux désignés Untitled (landscape). Elles s’y frottent egalement, comme dans The Garden, à des polygons monochromes parfois déhanchés vers l’oglique, rappelant ceux qui peuplent l’espace transcendental immaculé du suprématisme et du constructivisme, mais subvertis ici par des moirures, des brèches ou du ruban de masquage soulignant à gros traits leur matérialité artisanale.

DE LA PRÉSENTATION À L’ÉVOCATION: ENTRE FIGURE ET STYLE

On retrouve l’équivalent peint en couleurs de ces minces lignes mêlé à la composition d’Abandoned, grande toile recouverte d’épanchements et d’écoulements semi-transparents de beige et de blanc, campant l’arrière-plan et l’atmosphère d’un long nuage brunâtre, don’t une extrémité vire pourtant au hard edge d’un angle évasé. La théâtralité le dispute à l’économie de moyens pour suggérer ainsi le toit de quelque petite maison dans une morne prairie digne d’Andrew Wyeth: inconscient hommage au peintre américain disparu au début de 2009, année ou l’œuvre fut peinte. Kiernander atteint ici la parfaite fusion du traitement éclectique des techniques picturales abstraites avec l’évocation poétique concrete de souvenirs aussi insistants qu’inconsistants, puisés dans le répertoire des références collectives et l’expérience de tout un chacun.

On mesure le chemin parcouru depuis Fallout, l’année précédente, où sont cités maints motifs architecturaux de Londres. L’artiste vient de terminer là-bas sa maîtrise en arts visuals au Goldsmiths’ College. S’il a ramené certains tableaux de la capitale anglaise, la plupart de ceux de l’exposition To build a home ont été réalisés à Montréal durant le mois précédent. Ils radicalisent la tendance a l’épuration d’une démarche centrée sur «le processus, le rapport entre la peinture et les marques sur la surface de la toile», dont avait pu autrefois distraire la presence envahissante de figures sur fonds monochromes. Témoins de cette evolution, seuls des masques anonyms se dessinent encore en deux ou trios bouts de ruban noir sur des taches beiges.

Cover Story, Vie Des Arts Magazine, Canada (No. 219) Summer 2010, “TREVOR KIERNANDER: La construction d’un monde pictural”, by Christian Roy